Le Grand Papier
Mardi 7 juillet 2026 Édition continue
IA

Et si l'avènement de l'IA sauvait la pensée ?

la multiplication des voitures a poussé les gens à se remettre au sport. L'intelligence artificielle peut-elle les pousser à se remettre à réfléchir ?

Par Thomas Morel — 8 juillet 2026 — 4 minutes de lecture

La scène se passe à la fin de Retour vers le futur III. Déprimé de devoir abandonner la femme de ses rêves pour retourner vivre dans son époque, Doc Brown explique à trois cow-boys attablés dans un saloon à quoi ressemble le monde en 1985 :

Doc Brown au comptoir

— Doc : [légèrement éméché] Dans le futur, on n’a plus besoin de chevaux. On a des carrioles motorisées qu’on appelle des « automobiles ».
[les cow-boys rigolent]
— Si tout le monde en a une, de ces machins-automobiles, est-ce que quelqu’un marche ou court encore ?
—Bien sûr qu’on court, mais pour le loisir. Pour le plaisir.
—Courir pour le plaisir ? C’est quoi ce plaisir à la noix, bon sang ?!

Ce « plaisir à la noix » a pourtant conquis le monde. En dix ans, le nombre d’inscrits au marathon de Paris a augmenté de 40 %. Rien qu’en France, en 2025, on comptait un peu plus de 13 millions d’adeptes du running, un million de plus en cinq ans. La fréquentation de salles de fitness est elle aussi en hausse, tout comme celle des agrès en plein air. Ironie : alors que chacun peut désormais se déplacer sans faire le moindre effort, en voiture, en scooter ou en bus, de plus en plus de gens cherchent à s’infliger la souffrance physique d’une course de 42 kilomètres.

Et si, au lieu de parler de la vie 100 ans dans le futur, Doc s’était projeté 150 ans en avant ? En 2035, l’Intelligence artificielle sera-t-elle l’équivalent intellectuel de la voiture ?

On ne va sans doute pas se risquer à prédire ce à quoi ressemblera notre quotidien dans dix ans. Mais, au vu des progrès spectaculaires des trois dernières années — en 2023, le niveau de ChatGPT ne dépassait pas celui d’un lycéen ; il est aujourd’hui supérieur à celui de beaucoup d’étudiants universitaires —, il y a fort à parier qu’il effectuera beaucoup de tâches cognitives, que ce soit de manière autonome (des services entiers d’entreprises remplacés par des agents IA) ou sous la supervision d’humains qui se contenteront de dire « fais ça » et de valider vaguement le résultat.

Le risque, c’est que l’homme perde sa capacité à raisonner. Déjà, les notifications permanentes sur les smartphones ont fait chuter la capacité de concentration : Gloria Mark, professeur à UC Irvine, évalue qu’entre 2004 et 2020, le temps de concentration moyen des scientifiques est tombé de 2,5 minutes à 47 secondes. Si même ces micro-temps de concentration ne sont pas mis à profit pour faire travailler ses petites cellules grises, nos cerveaux sont-ils condamnés à s’atrophier ?

Pas forcément. De même que, en réaction à la sédentarisation et l’agri-business, de plus en plus de gens se sont mis à faire du sport pour rester en forme, la « sédentarisation de la pensée » poussera, avec le temps, de plus en plus de gens à écrire par eux-mêmes, sans même avoir envie d’utiliser l’IA, simplement pour se prouver qu’ils sont capables d’une pensée cohérente. Autrement dit : l’IA sera là, elle servira au monde professionnel toute la journée, mais on va voir émerger des textes, nouvelles, essais ou autres, bien plus bizarres que ce qu’on voit aujourd’hui, parce que des gens auront voulu « voir ce qu’ils savent faire ».

Cette théorie du « narcissisme intellectuel » a tout de même une limite : lorsqu’on fait de la musculation, lorsqu’on court, les résultats sont visibles aux yeux de tous. Il y a un effet mesurable, que ce soit parce que votre apparence physique change ou parce que vous pouvez montrer à vos collègues / amis / proches vos performances sur Strava.

Si, demain, quelqu’un décide de se lancer dans un essai long et complexe sans l’usage de l’IA, qui pourra en mesurer la qualité ? Même si vous vous donnez le plus grand mal pour écrire quelque chose de brillant, il est peu probable que vous l’imprimiez et le distribuiez autour de vous.

En clair, encore plus qu’avec l’effort physique, cet effort intellectuel, et la souffrance qui l’accompagne, ne sera effectué que par une infime portion de la population. Les autres ? De même que le surpoids est devenu un problème endémique, le “surpoids cérébral” touchera une très grande partie de la population.

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